13
Bak ne parvint au Djeser Djeserou que tard dans la journée. Sur la plus haute terrasse, il trouva Pached assis sur un cube de pierre, les coudes sur les genoux et la tête entre les mains. Le maître d’œuvre était seul. À l’autre bout du portique inachevé, des ouvriers venaient de hisser une architrave sur la rampe de construction et se préparaient à la mettre en place entre deux piliers. Le contremaître vociférait et pressait son équipe de faire un dernier effort avant que la nuit tombe. Les hommes maugréaient, car ils auraient préféré remettre cette besogne au lendemain matin.
Le crissement des sandales de Bak attira l’attention de l’architecte, qui releva la tête pour voir qui approchait. Le policier s’alarma devant son visage accablé, ses traits tirés et les rides creusées autour de la bouche.
— Pached ! Qu’est-ce qui te tourmente ?
Pached se frotta les yeux comme si ce geste pouvait faire disparaître l’adversité qui lui causait tant d’inquiétude.
— Chaque fois que je crois bénéficier enfin de la faveur des dieux, ils se détournent de moi à nouveau.
— Non, pas un autre accident !
L’architecte esquissa un sourire amer.
— Pas d’accident, lieutenant. Seulement une inspection de Senenmout lui-même. Le favori de notre souveraine, celui devant qui je suis responsable.
Bak ne comprenait pas la contrariété de Pached. Certes, Senenmout était le Contrôleur des Contrôleurs de tous les projets de construction du roi (ainsi que Maakarê Hatchepsout commençait à se faire appeler), et il revendiquait le Djeser Djeserou comme sa création personnelle, cependant…
— Ce n’est pas sa première visite !
— Il vient une fois par mois, plus souvent s’il a une décision majeure à prendre.
Des pépiements attirèrent le regard du lieutenant vers un nid, installé à la jointure du toit et du mur de soutènement derrière le portique. Il distingua un passereau qui nourrissait ses oisillons voraces. Bak ne cessait jamais de s’étonner de la rapidité avec laquelle les bêtes s’appropriaient les habitations humaines.
— En quoi cette inspection est-elle différente ?
— Montou est mort. Désormais, je dirige seul ce projet de construction. Toi qui es venu spécialement afin de mettre un terme aux accidents, tu es ici depuis six jours, pourtant ils continuent comme auparavant. L’esprit malin – cet homme qui, à mes yeux, ne vaut pas mieux qu’un monstre malfaisant – rôde toujours dans cette vallée et sème la désolation sur son passage sans que tu paraisses capable de l’arrêter. Et maintenant, des pilleurs de tombes nous accablent !
Bak fut agacé par l’injustice de cette accusation, néanmoins il parla avec la patience qu’une mère montre envers son bébé grognon.
— Tu n’es pas seul, Pached. Sauf pour le plan du temple et l’exécution des travaux, Amonked porte avec toi le fardeau de la responsabilité. Le lieutenant Menna et moi sommes également à tes côtés. Tôt ou tard, il mettra la main sur les voleurs de tombes, je capturerai l’esprit malin et, du même coup, l’assassin de Montou.
Il jugea préférable de ne pas révéler que Dedou et Houni avaient eux aussi été victimes d’un meurtre.
— Les hommes menacent encore de quitter cette vallée, dit Pached comme s’il n’avait pas entendu. Ils jurent de ne jamais revenir, d’abandonner le temple tel qu’il est, livré à la ruine pour l’éternité.
Bak éprouva une terrible envie de le secouer. L’architecte avait des motifs d’inquiétude, certes, mais ce n’était pas nécessaire d’en rajouter.
— Mon scribe et mon Medjai ont discuté avec beaucoup d’entre eux, ces derniers jours. Bien sûr qu’ils ont au fond du cœur la tentation de fuir et qu’ils s’obstinent à croire en un esprit malin, mais jusqu’à présent le bon sens a prévalu.
— Pour combien de temps ?
Bak s’accroupit devant l’architecte, posa la main sur son avant-bras et s’efforça de le raisonner :
— Tu ne dois pas t’avouer vaincu. Tes problèmes finiront par être résolus.
— Tu m’as relaté l’incident du fleuve et j’ai vu l’éboulement par moi-même. Je sais qu’on t’a jeté dans le puits des pilleurs. Tu as été la cible de trois tentatives de meurtre en autant de jours. Qu’est-ce qui empêchera l’esprit malin de t’assassiner en présence de Senenmout ? interrogea Pached, refusant d’affronter son regard.
Ainsi, tout le problème était là : il redoutait un nouveau geste criminel, cette fois sous les yeux de Senenmout. Cette idée troubla Bak et lui glaça le sang. Néanmoins, il se leva en exhibant un sourire rassurant.
— Crois bien que je prendrai toutes les mesures en mon pouvoir afin de me protéger.
— Qu’est-ce qui empêchera une autre catastrophe de se produire ? Et si un attentat visait Senenmout ?
Bak hésita avant de répondre. Il détestait l’idée de faire encore appel à Maïherperi, néanmoins force lui était de reconnaître que non seulement il n’avait pas mis un terme aux accidents, mais que la situation semblait avoir empiré. Si l’intention de l’ennemi était d’imposer un point d’arrêt à la construction, comme il commençait à le soupçonner, quoi de plus efficace que de nuire à Senenmout ?
— Je vais parler au commandant Maïherperi et lui demander d’envoyer une compagnie en renfort. Avec de la chance et la faveur des dieux, l’esprit malin n’osera pas frapper.
L’architecte restait inconsolable.
— Si un scandale éclaboussait ce projet, Senenmout m’enverrait diriger des prisonniers dans une lointaine mine d’or du désert de Ouaouat.
Une chose au moins était claire : vu les menaces terrifiantes qui pesaient sur son avenir, Pached ne pouvait tremper dans un complot visant à retarder les travaux.
— Quand l’inspection aura-t-elle lieu ?
— Dans trois jours.
Bak étouffa un juron. « C’est bien court, pensa-t-il. Trop court pour arrêter un criminel, alors que je n’ai pas la plus vague idée de son identité. »
— Je vais trouver Maïherperi sur-le-champ.
— Là où un roi repose pour l’éternité, sa famille et ses courtisans ne sont pas loin, répéta Bak pour ce qui devait être, il le craignait, la centième fois. Les hommes de la nuit dernière le savent eux aussi.
Debout près de la statue blanche d’Hatchepsout, il contemplait l’ancien temple, par-delà les cabanes des ouvriers. Hori, morose, songeait aux longues heures de la matinée passées à en arpenter le sol.
— Nous n’avons rien trouvé qui suggère l’existence d’une sépulture, chef, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir cherché.
— Je sais. Néanmoins, la présence de ces bandits et les fréquentes apparitions de l’esprit malin dans ce temple me convainquent qu’il y en a une, quelque part là-bas.
— Les ouvriers qui récupèrent les pierres parmi les ruines la découvriront peut-être, dit le scribe. Mais pas nous. Sauf si les défunts en jaillissent pour nous tirer à l’intérieur.
Amusé, Bak enlaça le jeune homme par les épaules et l’entraîna vers la rampe.
— Je dois me rendre à Ouaset et tu viens avec moi.
— À Ouaset ?
Hori regarda d’un air dépité les rayons de soleil filtrant au-dessus d’un pic, à l’occident ; dans moins d’une heure, il aurait pu rentrer chez lui et prendre son repas du soir.
— Nous devons consulter le prêtre Kaemouaset. J’ai à te confier une mission que tu devras entreprendre demain, mais tu auras besoin d’aide.
— Donc, tu souhaites que ce garçon consulte les archives.
Kaemouaset, assis sur un tabouret bas dans la pénombre empuantie d’un entrepôt de poisson, laissa se refermer le rouleau qu’il avait sur ses genoux. Il réfléchit en pinçant les lèvres.
— Je ne vois rien qui s’y oppose, toutefois il lui faudra l’autorisation du chef archiviste.
— Amonked veillera à ce qu’il l’obtienne, affirma Bak.
— Puis-je te demander l’objet de sa recherche ?
Bak franchit le seuil en entraînant Hori avec lui. La salle était déjà assez sombre sans qu’ils bloquent le peu de lumière provenant de la porte.
— Des rapports relatifs aux temples et aux tombeaux anciens, en particulier ceux du règne de Nebhepetrê Mentouhotep.
— Hum ! fit le prêtre, dont les yeux se posèrent sur le jeune scribe, mais qui continua à s’adresser à Bak. C’est beaucoup demander, lieutenant. Cette besogne pourrait prendre d’innombrables journées sans aucune assurance de succès.
Bak avait souvent entendu son père se plaindre des Archives, dont l’effroyable désordre résultait des temps de négligence et de destruction où les rois de Kemet, affaiblis, avaient perdu une partie du pays au profit d’odieux princes étrangers venus d’Orient. C’étaient les nobles ancêtres d’Hatchepsout – du moins l’affirmait-elle – qui avaient mené la guerre contre les misérables envahisseurs et consolidé le royaume. Au bout de tant de siècles, l’organisation des Archives aurait pourtant dû s’améliorer…
— Les papyrus ne sont-ils pas classés ?
Kaemouaset posa le rouleau par terre, ainsi que ses instruments d’écriture. Ils l’avaient trouvé au milieu d’un inventaire, dans une salle pleine de hautes piles de poisson séché. À moins que le prêtre eût perdu l’odorat, Bak était sûr qu’ils lui rendaient un fier service en l’interrompant.
— La plupart sont très bien rangés, mais as-tu idée du nombre de rouleaux que nous conservons ?
— Quand j’étais enfant, mon père passait de longues heures aux Archives. Je me rappelle bien mon impatience à partir, pendant qu’il allait de pièce en pièce, de jarre en jarre, en quête d’une obscure recette curative.
Kaemouaset fit un geste en direction de la porte, afin qu’ils le précèdent pour sortir.
— Ah, oui ! Ton père est le médecin Ptahhotep. D’aussi loin qu’il me souvienne, il a toujours été un visiteur assidu.
— Tu le connais donc ? demanda Bak, surpris.
— Mais oui, fort bien. J’ai travaillé plusieurs années dans la salle principale des Archives à mon arrivée au temple d’Amon. C’était avant que tu sois en âge de l’accompagner. Je crois qu’on tentait d’étouffer mon exubérance juvénile en m’attribuant des tâches extrêmement assommantes, confia-t-il d’un air malicieux en regardant Hori.
Le jeune scribe l’approuva avec un sourire radieux :
— Je ne cesse de louer Amon que ma première affectation ait été avec le lieutenant Bak et sa compagnie de Medjai, et qu’on nous ait envoyés sur la frontière sud.
Nul ne pouvait douter de la sincérité qui vibrait dans sa voix. Bak lui ébouriffa les cheveux.
— Aideras-tu Hori, Kaemouaset ? Lui feras-tu faire le tour des Archives ? Pourras-tu lui expliquer le système de classement et la manière de trouver un document ?
Conscient qu’on chargeait souvent les prêtres subalternes de tâches longues et fastidieuses, et qu’ils n’étaient pas toujours libres d’agir à leur guise, Bak ajouta :
— Ou, dans le cas contraire, pourrais-tu m’indiquer à qui m’adresser ?
— Bien entendu, je dois obtenir la permission du quatrième prophète, mais je serais enchanté de l’épauler.
Kaemouaset jeta un coup d’œil sur la porte, derrière lui, le nez plissé de dégoût.
— Tu n’imagines pas à quel point je suis las des corvées qui me sont confiées chaque fois que je finis mes devoirs réguliers.
Il proposa de les aider sans plus tarder, puis sourit et se frotta les mains avec impatience.
— Ce travail promet d’être des plus captivants, lieutenant, et d’une difficulté assez redoutable.
— En quoi donc ?
— Nombre d’archives anciennes furent perdues aux temps du chaos, avant que les ancêtres de notre souveraine ne reprennent le contrôle de Kemet. Souvent, nous ne trouvons qu’un ou deux documents quand il y avait peut-être, à l’origine, dix ou vingt rouleaux. On ne sait jamais.
— Tout ce que je te demande, c’est de le guider de ton mieux.
— Je suis d’accord, déclara Maïherperi en avançant d’un pas énergique le long du bassin, à côté de Bak. Nous devons tout mettre en œuvre afin que nul n’essaie d’attenter aux jours de Senenmout. Tu as agi à bon escient en venant me trouver.
— J’espère ardemment qu’une compagnie supplémentaire suffira.
— Saurais-tu quelque chose dont tu ne m’as pas parlé, lieutenant ? l’interrogea Maïherperi en l’observant de son regard acéré.
— Non, mon commandant, mais…
— Parle ! Je déteste les hommes qui gardent les lèvres closes et m’obligent à découvrir moi-même des vérités désagréables.
Sa voix sèche effaroucha une oie brune, qui prit son essor et survola le bassin ; son ombre glissa sur les groupes de nénuphars poussant dans des pots disséminés sur le fond. Une grenouille assise sur une feuille sauta dans l’eau dans un bruit d’éclaboussures. Effrayées, des aigrettes rasèrent la surface du jardin dans un grand froissement d’ailes, virèrent, puis se posèrent à nouveau pour se nourrir. La brise était saturée par les lourds effluves des lotus, dont les corolles se refermaient à l’approche du soir.
Réprimant un sourire, Bak songeait que Maïherperi n’avait pas changé depuis leur première rencontre. Lui-même franc et direct, il exigeait des autres autant d’honnêteté.
— Il y a plusieurs jours, un prêtre m’a suggéré qu’on avait inventé l’esprit malin afin de discréditer notre reine et d’affaiblir sa position aux yeux du peuple. Pas un instant je n’ai pris cette idée au sérieux et, si tu me demandes pourquoi, je serai incapable de t’en fournir une raison valable. Mais si je m’étais trompé…
— Pour quel motif puissant, autre que d’ordre politique, aurait-on blessé et tué tant de gens ? demanda le commandant, intrigué par les doutes de Bak.
— Je n’en suis pas sûr, mon commandant.
— Tu dois bien comprendre que l’ennemi le plus probable de notre reine est le corégent, son beau-fils Touthmosis.
— Il n’est pas de cette sorte-là, mon commandant.
Comme beaucoup d’autres, au sein de l’armée que le jeune roi avait entrepris de rebâtir après les années de négligence d’Hatchepsout, Bak croyait sincèrement qu’il aurait dû être l’unique souverain de Kemet, et reprendre le pouvoir dont la sœur et veuve de son père s’était emparée lorsqu’il n’était guère qu’un nourrisson.
Le commandant répondit d’un ton désabusé :
— On ne sait jamais à quoi le meilleur d’entre nous peut s’abaisser, confronté à une tentation suffisante. Toutefois, ce jeune homme est beaucoup trop occupé à jouer au soldat à Mennoufer pour que l’idée de dévaster le Djeser Djeserou pénètre dans son cœur.
— Tout à fait d’accord, mon commandant, approuva Bak avec véhémence.
— Un de ses partisans – ou l’un de ceux d’Hatchepsout – pourrait vouloir fomenter des troubles. Mais pourquoi renverser une jarre de vin, alors qu’on en tire infiniment plus de plaisir lorsqu’on s’en sert pour emplir une coupe ? D’autant qu’Hatchepsout et Touthmosis semblent se satisfaire de la situation actuelle.
Soulagé que le commandant ait choisi de rester neutre au lieu de se ranger du côté de la reine, Bak se résolut à confier la pensée qui l’avait tenaillé toute la journée.
— Je crois que l’esprit malin recherche plus son profit personnel que de savoir qui tiendra les rênes du pouvoir au pays de Kemet.
Maïherperi le fixa d’un air pensif.
— Parle.
— Sais-tu qu’on a saisi des bijoux anciens sur des navires en partance pour des pays lointains ? Ils avaient été volés dans des tombeaux datant approximativement du règne de Mentouhotep.
— Oui, Amonked me l’a appris.
Bak retraça alors tout le fil des événements depuis le jour où il avait mis les pieds au Djeser Djeserou. Pendant ce temps, ils marchaient côte à côte le long des sentiers de gravier blanc qui coupaient le jardin luxuriant, derrière le palais royal. Des fleurs aux multiples couleurs, des aromates et des buissons ornaient les promenades bordées de palmiers, de sycomores, d’acacias et de tamaris. Des singes se balançaient dans les branches, faisant fuir des oiseaux au plumage éclatant. Des gazelles, trop timides pour approcher, partageaient le jardin avec des canards, des aigrettes et autres échassiers.
Concluant son récit, Bak remarqua :
— Pour détourner notre attention de leurs activités nocturnes, quel meilleur moyen des profanateurs de tombeau auraient-ils que de créer un esprit malin, non seulement effrayant mais meurtrier ?
— Lequel, en effet ? convint Maïherperi. Si tu as raison, si c’est une simple affaire de pillage de sépulture, la vie de Senenmout n’est pas nécessairement menacée.
— Je serais porté à le croire. Cependant, si les voleurs croient savoir où se trouve une tombe d’une grande richesse qu’ils n’osent forcer tant que les ouvriers restent au Djeser Djeserou, ils pourraient bien provoquer un effroyable accident en sa présence. Un accident si terrible qu’il recommanderait l’arrêt du projet et l’abandon de la vallée.
— Hatchepsout ne renoncera jamais à son temple funéraire. Il signifie trop, pour elle. Pas simplement à cause des offrandes perpétuelles qu’elle compte recueillir pour son voyage dans l’éternité, mais parce qu’il conforte l’idée de sa naissance divine et de tous ses mérites pendant qu’elle occupe le trône.
— Je parie qu’elle interromprait les travaux durant un ou deux mois pour peu qu’on lui en donne une raison suffisante.
— Laquelle, par exemple ?
— Si on l’incitait à croire que, pour que cessent les accidents, elle doit présenter des offrandes propitiatoires à Amon lors d’une occasion importante.
Bak réfléchit, échafauda sa théorie, puis hocha la tête.
— Par exemple, lors de la fête d’Opet[15], qui aura lieu dans quelques semaines. La construction serait retardée sans être arrêtée entièrement, ce qui donnerait le temps aux voleurs d’accéder au tombeau et de tout piller sans crainte de se faire prendre.
— As-tu entendu une telle rumeur ?
— Non, mon commandant, mais n’importe quel prétexte similaire conviendrait. Ou alors, un autre accident grave où des hommes seraient blessés, des vies perdues. Les ouvriers parlent déjà de quitter la vallée ; ils ont bien failli mettre leur menace à exécution après le dernier éboulement.
— Je vois que tu as longuement réfléchi, constata Maïherperi, qui fit demi-tour et se dirigea vers le bâtiment de la garde royale. Je veillerai à ce que Senenmout soit protégé comme il convient pendant son séjour au Djeser Djeserou et j’avertirai l’officier responsable de se préparer au pire. Cela fait, nous n’aurons plus qu’à prier Amon afin que le pire nous soit épargné.
Plus tard, alors que Bak s’apprêtait à quitter l’édifice où travaillait Maïherperi, il s’arrêta sous le portique qui en bordait la façade.
— Il me reste à te remercier, mon commandant, pour avoir affecté un de tes hommes à la sécurité de mon père.
Son supérieur sourit.
— Le sergent Houy compte parmi les meilleurs et attend son assignation toute proche à la maison royale de Mennoufer. Tu n’as plus à t’inquiéter, maintenant qu’il monte la garde.
Le ciel s’était assombri ; Rê était entré depuis longtemps dans le monde souterrain, laissant les étoiles se montrer. Bak espérait qu’il trouverait un passeur pour traverser le fleuve dans le noir.
— Ces deux dernières nuits, je suis resté sur le chantier, aussi j’ignore comment mon père ressent cette présence constante.
— D’après ce qu’on m’a rapporté, il ne cache pas qu’il déteste cette situation, mais il n’en impute pas la faute au sergent. En fait, au lieu de le tenir à distance, il le traite comme un ami et un compagnon.
Remerciant Amon pour ses petites faveurs, Bak descendit la ruelle jusqu’au portail, souhaita une bonne nuit à la sentinelle et s’éloigna dans la cité plongée dans la pénombre.
Le monde était noir sous un pâle et faible croissant de lune. Les étoiles saupoudraient le ciel tels des grains de sable scintillants. Bak entendit le bruissement d’un petit animal invisible dans l’herbe dure et sèche qui poussait le long du canal d’irrigation. Devant lui, un lièvre bondit en travers du chemin, quittant un carré de melons pour se cacher dans une plantation de henné. Des formes floues, sur sa droite, furent tout ce qu’il put distinguer d’un troupeau de bétail dans les chaumes. Le jappement lointain d’un chacal déclencha un concert d’aboiements. L’air frais sentait le fumier épandu sur une terre en friche.
La maison de son père était plongée dans l’obscurité. Ptahhotep dormait sans doute. Bak ne vit pas trace du garde, mais supposa que le sergent Houy se montrerait en l’entendant approcher dans le noir. Pour s’assurer que le garde ne l’attaquerait pas, le prenant pour un intrus, il se mit à siffloter.
Il s’approcha de l’enclos où ses chevaux coulaient des jours paisibles, certain, cette fois, que le garde apparaîtrait. Il ne vit personne. L’écurie, une petite bâtisse laide mais solide à l’autre bout de l’enclos, était sombre elle aussi, les chevaux à l’abri à l’intérieur. L’arrière et un pan de mur étaient en brique crue, vestiges d’un édifice en partie effondré. Une façade, un mur en bois et un toit y avaient été adjoints quand Bak avait amené les chevaux de la garnison. Ils étaient beaucoup trop précieux pour qu’on les laisse chaque nuit dehors, où ils risquaient d’être volés.
Longeant le mur de l’enclos, il entama un refrain plus enjoué. Le garde demeurait invisible. Bak se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il cessa de siffler et, accélérant le pas, il coupa à travers le terrain herbu devant la maison. Il se sentait troublé par le silence.
Il se pencha pour passer sous le portique, les yeux fixés sur la porte de bois. Malgré l’obscurité, il vit qu’elle était légèrement entrouverte et qu’un homme gisait sur le seuil. Alarmé, il s’en approcha bien vite et posa un genou par terre afin de l’examiner. Le visage lui était inconnu, mais la lance et le bouclier blanc à côté du corps inerte le désignaient comme un garde de la maison royale.
C’était le sergent Houy, à qui Maïherperi avait confié la protection de son père !
Le garde respirait. Bak ne décela pas de plaie sur son large dos et sur son torse, mais quand il passa ses doigts dans les cheveux courts et épais, il sentit une grosse bosse humide à l’arrière du crâne. Le sergent avait été assommé par un coup violent. Ne pouvant rien pour lui, Bak se leva, l’enjamba et poussa la porte.
Un hennissement terrifié et le fracas de sabots sur la terre battue résonnèrent dans l’écurie. Bak se figea. Son père pouvait fort bien être auprès des chevaux, pour empêcher… Un vol, ou pire encore ?
Son sang ne fit qu’un tour : il se mit à courir dans l’herbe rare, sauta par-dessus le mur de l’enclos, contourna l’abreuvoir et fonça vers l’écurie. Un autre hennissement affolé, l’idée de son père, seul, dans un état désespéré lui donnèrent des ailes. Il franchit la porte, qui était ouverte contrairement à l’habitude, et s’arrêta net.
Une lumière chiche filtrait par la haute fenêtre ménagée dans la partie en brique crue, mais ses yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité. Les deux chevaux, attachés à des bornes de pierre près de la mangeoire, ruaient, se cabraient, essayaient de se libérer pour fuir ce qui les effrayait. Ptahhotep n’était pas là.
Bak pensa d’abord à un serpent, peut-être un cobra mortel ou un autre reptile venimeux rampant dans la paille. Avant qu’il ait pu y réfléchir plus longuement, quelque chose percuta l’embrasure de la porte, près de sa tête. Un autre coup retentit dans l’écurie, accroissant encore l’affolement des chevaux.
Une fronde ! On les criblait de pierres ! Des projectiles pas assez gros pour tuer, de simples cailloux destinés à faire mal, à semer la panique. Bak aperçut la tête et les épaules d’un homme à la fenêtre, qui disparut en un clin d’œil. Il fit volte-face, pensant lui donner la chasse, mais se ravisa. Dans leur terreur, les étalons risquaient de se blesser. Il devait bien vite les apaiser avant de retourner à la maison, auprès de son père.
S’astreignant à la patience et au calme – du moins, aux yeux des animaux –, il contourna les sabots frénétiques. À pas lents, par le côté, il avança vers Défenseur, qui était le plus loin de la fenêtre. Il prit soin de ne faire aucun geste brusque ou menaçant et murmura des paroles confuses. Sa voix familière, son approche mesurée, la fin du supplice apaisèrent les hennissements et les ruades. En dépit du peu de lumière, il voyait ses chevaux trembler de tous leurs membres et, quand il tendit la main pour saisir la longe de Défenseur, il le sentit frémir.
Soudain, le cheval rejeta la tête en arrière et Victoire renâcla de frayeur. Au même instant, Bak perçut une odeur de fumée. Il se tourna et lâcha un juron. La porte était close ; au-dessous, des flammes léchaient le seuil. La paille !
Il se précipita sur la porte, tenta de la pousser. Elle résista. L’homme de la fenêtre avait posé la barre. Bak piétina les flammes qui s’allongeaient sous le bois, mais des fétus de paille alimentaient le feu. Les chevaux poussaient des hennissements affolés, ruaient en secouant leur crinière, tentant de se libérer des cordes solides.
Bak refoula sa propre peur, ce besoin désespéré de fuir qui jugulait le bon sens et la capacité de réflexion. Il connaissait bien l’écurie, qu’il avait aidé à construire. Et il connaissait aussi ses points faibles.
À toute vitesse, il contourna Défenseur et s’empara d’un râteau posé dans le coin. Utilisant l’extrémité du manche comme un bélier, il l’assena à la jonction entre le bois et la brique. Une fêlure se forma entre les deux. Il força le manche à l’intérieur et les écarta. Les chevilles qui unissaient les deux premières planches se rompirent bruyamment.
Bak jeta le râteau et, de toutes ses forces, défonça d’un coup de pied la cloison en bois. Les cordes qui la fixaient au toit s’arrachèrent et elle s’abattit par terre. Une famille de rats fila par l’ouverture et disparut dans la nuit. Évitant de respirer la fumée qui emplissait l’abri, ignorant le crépitement du feu qui balayait le sol, le fracas des sabots, les hennissements apeurés, Bak démolit une autre planche d’un coup de pied, une autre encore, puis une autre, jusqu’à ce qu’il ait ménagé un espace suffisant pour faire passer un cheval.
Satisfait de son œuvre, il se retourna et resta interdit. La paille se consumait et les flammes léchaient les pattes des chevaux en dégageant une odeur de poil roussi. Il ramassa le râteau et le balança d’un côté et de l’autre pour dégager un chemin à travers la paille, la repoussant aussi loin qu’il le pouvait des animaux en proie à la panique.
Enfin, il tira sa dague et trancha le nœud qui maintenait son pagne. Il lança celui-ci sur la tête de Défenseur afin de l’aveugler et sectionna la corde qui le retenait captif. Saisissant la longe, il guida le cheval tremblant à travers l’orifice pratiqué dans le mur. Quand ils se furent éloignés de l’abri en flammes, il reprit le pagne et donna au hongre une tape sur le flanc pour l’envoyer à l’opposé de l’enclos.
Bak retourna en courant à l’intérieur. Le grain de la mangeoire commençait à fumer, rendant l’air irrespirable, et tous les minuscules bouts de paille disséminés par terre flambaient comme du petit bois. Le toit de palme brûlait, claquait, crépitait et jetait des étincelles. Indifférent à la chaleur, à la fumée, à l’odeur suffocante, Bak se hâta de rejoindre Victoire. Le cheval s’écarta, aussi effrayé de l’homme et de l’étoffe dans sa main que du feu, et se cabra.
Bak l’esquiva de justesse, empoigna la longe et jeta son pagne sur sa tête. Le maintenant ainsi encapuchonné, il coupa la corde qui l’attachait et, d’une main ferme, obligea le cheval apeuré à franchir l’ouverture. Une fois dehors, il récupéra son pagne, avec lequel il lui frappa le flanc pour l’encourager à rejoindre son compagnon.
Enfin, il se retourna pour contempler l’écurie. Le toit enflammé s’écroula dans une pluie d’étincelles. Des flammèches s’échappaient entre les planches. Bientôt, il ne resterait que les murs en brique crue, qui s’effondreraient sans doute à leur tour.
Remerciant Amon de s’être tenu auprès de lui pendant qu’il sauvait les chevaux et sa propre vie, Bak s’approcha lentement de l’abreuvoir. Il trempa son pagne dans l’eau trouble et s’essuya le visage. La tension et l’effort l’avaient rompu.
Il remarqua un mouvement, sous le portique. Le garde se redressait et fixait l’écurie en feu.
« Père ! » pensa Bak. Oubliant sa fatigue, malade d’inquiétude, il traversa l’enclos en courant, bondit par-dessus le mur et se précipita vers la maison.